Chapitre 8

Chapitre 8

ô prose, mâle outil, et bon aux fortes mains ! - Louis Veuillot. 

Depuis la condamnation du Sillon jusqu'à la grande guerre, nous venons de marquer à grands traits l'histoire de la pensée d'Henry du Roure. Pendant ces quatre années, il se fit journaliste. Pour la Démocratie, il s'improvisa reporter, enquêteur, chroniqueur, essayiste, conteur et même feuilletonniste. S'il fut un journaliste étonnant, il est douteux que ce fût par vocation professionnelle. Mais les dons de son esprit devaient ici admirablement servir les exigences de son cœur dévoué à de grandes causes. 

Par le journal, il défend d'abord, nous l'avons vu, les plus durables intérêts de la France. Le sanctus amor patriae ne lui communique pas moins de lucidité que de courage. A qui voudrait réviser, par exemple, les débats franco-allemands qui nous conduisirent de la menaça d'Agadir à la cession du Congo, on ne peut recommander une série d'articles plus clairvoyants et vigoureux que ceux qu'il écrivit, presque chaque jour, depuis le 3 juillet jusqu'au 5 novembre 1911. En voici la conclusion : 

Par l'accord de Berlin, la paix est-elle pour longtemps consolidée ? Nul ne le sait. Le Maroc fut une occasion, plutôt qu'une cause de conflit. La cause, elle est plus profonde : c'est l'état de déséquilibre de l'Europe depuis 1870. A cela, ni M. Cambon, ni de M. de Kiderlen n'ont rien changé. Peut-être même une guerre est-elle plus à redouter que jamais. Ce n'est pas en vain que deux nations se considèrent pendant un si long temps avec une hostilité déjà prêté aux violences. 

Mais cette guerre, si elle éclate, nous sommes en état de l'affronter. Notre patriotisme, sans avoir perdu ce quelque chose de grave et de concentré qu'il acquit dans l'épreuve, s'est exalté, échauffé. Par la force des choses, devant la menace de la grande bataille, les querelles intimes se sont tues. L'unité française s'est resserrée. 

Ainsi, s'il n'était pas trop audacieux de résumer en trois lignes une question si complexe nous dirions : 

Le bénéfice matériel de la crise est grand. La perte est grande aussi. 

Mais le bénéfice moral est sans prix1. 

Il parle de politique. Comment n'en pas parler, lorsque la France a failli mourir d'une politique qui ne correspondait pas à son génie ? Mais il en parle sans ambition personnelle et sans haine de parti. 

Il engage ou accepte des discussions théoriques — sur la morale laïque et la morale religieuse, sur la patrie et le pacifisme, sur le patronat et le salariat, sur les questions scolaires. Avec une clarté prompte, il analyse la pensée adverse pour aller à l'idée fausse. En un tourne-main, il fait jaillir l'absurdité d'un système. Par exemple, s'il s'agit du monopole de l'enseignement, il réduit à trois les thèses qui se proposent et il malmène ainsi la troisième : 

L'école de l'Etat, monopolisée et unique, enseignera aux enfants, sur les questions morales, religieuses, philosophiques, une seule et même doctrine, une doctrine d'État. 

Parfait. Laquelle ? 

Celle de Jules Simon, qui croyait en Dieu ? De M. Bayet qui dit : « Je n'en sais rien ? » De M. Viviani, l'éteigneur d'étoiles ? 

Quelle religion ? Aucune ? Soit. Quelle philosophie ? Descartes ? Kant ? Spinoza ? Renouvier ? Bergson ? Quelle morale ? L'Évangile ? Confucius ? Bouddha ? M. Durkheim ? Maeterlinck ? Qui choisira ? Qui décidera ? « Quel concile de pions ? » comme disait Clemenceau au gros Lintilhac scandalisé. Qui aura qualité pour donner des ordres ? Et, après les ordres, les contre-ordres ? Combien de temps dureront les doctrines d'État ? Autant qu'un ministère, ou qu'un régime ? Quel bail passerez-vous avec la vérité ? Trois ? Six ? Neuf ?2

Il fait des « personnalités ». Que sont les idées abstraites, lorsqu'on ne veut pas qu'elles soient jugées par les vies qu'elles inspirent ? Des boucliers utiles couvrant l'hypocrisie, des manteaux d'apparat jetés sur de la misère intellectuelle. Comment juger d'elles, lorsqu'elles n'ont pas subi l'épreuve des siècles ? Vous parlez de la laïcité des services publics ? Il faut en juger dans le concret, là où sont les douleurs et les larmes, à l'hôpital, devant le désespoir de cette pauvre femme qui demandait un prêtre pour son enfant malade et qui l'a vu mourir avant que les formalités inventées par la haine lui aient permis de l'obtenir3. Il faut en juger dans la petite salle de la rue Bizet où M. Clemenceau, malade, demande les soins d'une religieuse. 

Les philosophes de l'anticléricalisme, et M. Clemenceau est l'un des plus éloquents, aiment a flétrir la morale catholique comme fondée sur un méprisable calcul. Faire le bien en vue du ciel, fi, quelle bassesse !... 

Or le professeur de désintéressement souffre de sa prostate endommagée. Cocher, rue Bizet !... 

Touchant spectacle. La religieuse et l'athée sont en présence Vont-ils s'injurier ? Non pas ! Lui, pour sauver son corps, oublie généreusement tout le mal qu'il a fait ; elle, pour sauver son âme, oublie celui qu'elle a subi. Elle soigne, il se laisse soigner... 

Allons, messieurs, de quel côté est le désintéressement ? La morale ? Et la vertu ? 

Il a le don des formules. Non pas de définitions philosophiques, abstraites et pédantes, mais des mots qui jaillissent comme un cri, des images qui accrochent à notre pensée, une idée inoubliable. Tel ministre des travaux publics divague sur la raison, la Bible, le monde moderne, et se fait le prophète insensé d'une félicité laïque ? Henry du Roure l'interrompt par un bref rappel de nos fins dernières : « Faites-nous donc des villes qui n'aient pas de cimetières !... » Il y a des hommes que rebute la doctrine catholique de la mortification ? Il les plonge, le Mercredi des Cendres, dans un bain de vérité et résume pour eux l'expérience humaine : « La cendre qu'ils n osent pas mettre sur leurs fronts, elle est au fond du plaisir même. » 

Le journaliste est l'homme du présent. Si attaché qu'il soit aux vérités éternelles, Henry du Roure s'intéresse à ce présent parce que rien d'humain, comme au poète antique, ne lui est étranger. Et c'est bien l'actualité, grands événements dont tout le monde parle ou menus faits qui passent inaperçus — c'est l'actualité qui lui fournit les plus beaux thèmes de méditation, les plus faciles occasions de faire apparaître le sens profond, la gravité infinie de chaque vie humaine. Il nous y intéresse en homme d'esprit et en artiste pour qui tout faits divers contient l'ébauché d'une comédie ou d'un drame. Il nous y intéresse surtout en chrétien. Il a assez reproché à la presse contemporaine son acharnement à nous distraire de nous-mêmes et à étouffer, dans son bruit quotidien, nos voix intérieures. Son originalité est de se servir de ce qui est pour d'autres un instrument de tapage pour faire en nous du silence. 

L'opinion publique s'émeut d'un scandale retentissant : la religieuse fondatrice de l'Œuvre des tuberculeux d'Ormesson a su obtenir les plus hauts patronages officiels et recueillir des millions. Mais pour subvenir aux besoins extraordinaires de ses protégés, elle a eu recours à des expédients irréguliers ou imprudents. Elle est arrêtée, traduite en correctionnelle. C'est là l'occasion de l'une de ces Lettres familières où Henry du Roure, avec un sens admirable des nuances, a tracé le portrait psychologique de quelques-uns de ses contemporains et soutenu de règles sûres le jugement instinctif de la foule. 

Est-il donc maudit, toujours et partout, le succès ? Le triomphe même du désintéressement est-il trop intéressé ? L'humilité victorieuse n'est elle plus l'humilité ? Votre renommée, sœur Candide, déplaisait-elle au Dieu qui fut accablé sous les outrages des valets et qui mourut de la mort vile des esclaves ? 

Il vous a ramené au prétoire,.. 

Oh ! bienfaits de l'obscurité ! Charme angélique du silence ! Douceur divine d'obéir !... Si vous n'aviez pas été « Sœur Candide », si vous n'aviez pas fondé d'ordre dont vous fussiez la Supérieure, si vous aviez suivi, enfin, la voie commune, vous seriez aujourd'hui une pauvre petite religieuse dans un cloître,.. 

On vous dirait : « Ma sœur, allez éplucher les légumes... » ; et vous iriez... « Ma sœur, racommodez ce linge... » ; et vous prendriez votre aiguille... « Ma sœur, vous vous attardez trop à la chapelle ; balayez plutôt cette salle... ; » et vous répondriez : « Bien, ma Mère. » 

Les journalistes ne connaîtraient pas votre nom, et les journaux ne publieraient pas votre portrait. Vous vieilliriez sans que personne le sût ; vous seriez seulement — seulement ! — une de ces âmes d'amour, de foi, de piété dont le parfum embaume encore la triste terré et dont la vertu nous sauve... Le monde ne penserait pas à vous ; vous ne penseriez pas au monde... Ma sœur que vous seriez heureuse ! 

Pardonnez-moi, si ce tableau fait plus cuisante votre peine... 

Mais vous souffrez ; votre pauvre âme, livrée au siècle, connaît aujourd'hui les brutalités de sa justice après avoir connu les brutalités non moins barbares de ses admirations... Vous pleurez... Ainsi vous rentrez dans la règle, dans la sainte et dure Loi.. 

Pour les tuberculeux d'Ormesson, pour tous ceux dont vous avez, d'un désir si passionné, souhaité le salut éternel ou terrestre, les larmes que vous versez, ma sœur, valent plus que des millions4. 

Ainsi, grâce à la contagion de sa sincérité profonde, il arrive à imposer à ses lecteurs, pour un instant au moins, sa calme et chrétienne vision des choses. Parfois même il permet à sa prose harmonieuse des élans lyriques, enthousiastes et graves qui, dans le silence intérieur enfin obtenu, emportent notre âme vers les cîmes où son âme habite. 

Voici un fait divers : le Tout-Paris des artistes et des snobs se presse aux ballets russes. Un rédacteur de l'Action prétend dégager de ce succès une « grave leçon » et il flétrit « l'horrible chasteté » et « la lèpre chrétienne ». Une discussion s'en suit. Henry du Roure, avec patience, donné à l'écrivain « laïque » une leçon d'histoire, d'esthétique et de morale ; avec esprit, il raille son injurieux galimatias ; et enfin, oubliant la médiocre occasion qui lui permet de rappeler des, vérités divines, il laisse échapper, comme des versets ou des strophes, ces propos sur le véritable amour : 

De même qu'il y a deux ordres de beauté, il y a deux attitudes en face de la beauté : celle du paganisme, qui lui demande d'engendrer la volupté, celle du christianisme qui veut qu'elle engendre de l'amour. 

La volupté, emportée par le délire orgueilleux et sensuel de Narcisse, n'adore que soi, ne recherche que son plaisir et son exaltation. L'amour s'oublie lui-même pour ne rechercher que le bien de ce qu'il aime ; il s'humilie pour exalter l'objet de son amour. 

La volupté est égoïste, impitoyable jusqu'à la cruauté. L'amour est dévoué jusqu'au sacrifice et à la mort. 

La volupté est inconstante et inquiète, va de plaisir à plaisir sans s'attacher à aucun ; le véritable amour est avide d'éternité. 

La volupté, demandant au monde ce que le monde ne peut lui donner, s'exaspère, se dégrade, s'avilit, jusqu'à finir dans les plus honteuses turpitude ; l'amour, comme une flamme se purifie sans cesse et s'élève vers le ciel. 

Rien de grand, rien de durable ne peut être bâti sur la volupté ; elle porte en elle le germe de toutes les décadences. Seul l'amour a pu fonder une Eglise qui traverse les temps et accueille les civilisations successives, sans s'associer à leurs destins. 

La volupté est exclusive et divise les hommes : elle est indifférente aux souffrances d'autrui ; elle établit le plaisir de quelques-uns sur le malheur du plus grand nombre. L'amour est le pain merveilleux que l'on partage à l'infini sans l'épuiser ; il compte pour rien ses propres peines et n'est attentif qu'à celles d'autrui ; il unit les hommes et se propage d'âme en âme, pour les confondre en un universel brasier.5

Mais l'actualité des faits divers fatigue — même commentée avec éloquence ou avec humour. Après nous y avoir attachés, tout journal qui se respecte doit nous en détacher et nous en distraire. De là les feuilletons : causeries littéraires, contes et romans. Henry du Roure, dans le même esprit, accepte de se plier à tous ces genres. 

Ses plus charmantes causeries sont peut-être celles où il aborde les sujets les plus banals, les lieux communs en apparence les plus rebattus : Sur la lumière, Distractions, Sur le sommeil... 

Relisez, dans son essai Sur la lumière, les méfaits de l'électricité, dure magicienne dont le nom même est sans harmonie. 

Lampe,... chandelle... Comme le son traîne, se prolonge, caresse mollement l'oreille, avec une vibration sourde et grave pour lampe, et une finale plus gaie, plus claire, comme il convient pour la flamme vive et dansante d'une chandelle... Aussi, écoutez les poètes : 

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle... 

Ainsi parle Ronsard ; et tout de suite, vous croyez voir la vaste chambre drapée d'ombre, la chandelle sur son chandelier de fer, et, tout auprès, — baigné d'une tendre et mélancolique lumière, et le regard perdu bien loin, à la recherche du passé — ce visage qui fut si beau... 

Sur le front de son roi de Rome, Rostand pieusement dépose : 

Cette couronne d'or qui tombe d'une lampe... 

Et le geste est touchant, et les mots font rêver... Mais allez donc enfermer dans un vers cet horrible mot : électrique ! Mot dur, sec, subit, étriqué comme la chose qu'il: exprime... 

Palmyre, allumez-donc les lampes électriques... 

Et encore, que dis je? Lampe! C'est ampoule que cela s'appelle : 

Palmyre, attention à l'ampoule électrique.. 

voilà le mot propre, et le vers correct, irréprochable avec ses douze pieds. — Il ne lui manque que des ailes. 

Ne croyez pas que je plaisante. Tout cela est plus grave qu'on ne le pense, et les sociologues devraient bien étudier l'utilité sociale des chandelles et le pouvoir destructeur des inventions modernes. Poêles, calorifères, électricité, le progrès sacrilège a tué la flamme ! La flamme des bûches et des sarments, la flamme des feux flambants, la flamme qui brille et qui réchauffe, mais qui le fait en artiste, avec une éblouissante fantaisie, ironique, capricieuse, tantôt feignant de s'endormir, blottie sous un duvet de cendres, tantôt, quand souffle sur elle le vent de l'inspiration, se réveillant brusquement, avec des illuminations de féeries, des jaillissements d'éclairs, des envolées de paillettes d'or ; 

la flamme, qui parle autant qu'elle éclaire, chante, ronronne, pétille comme le Champagne, crépite comme une fusillade, gémit comme un enfant, siffle comme un oiseau ; 

la svelte, la dansante, et l'insaisissable flamme, qui fait voltiger son écharpe d'étincelles et sa robe de fumée blanche, court, saute, rase la terre, et puis soudain va se perdre dans le ciel ; — la flamme, mystérieuse et divine, feu sacré qu'entretenaient les Vestales, protectrice des cités, reine des foyers familiaux, confidente des rêveurs, compagne ardente des poètes ; — si clair symbole de la vie, que les hommes, lorsqu'ils vont mourir, disent que leur vie s'éteint ; si belle enfin, si puissante et si douce qu'ils ont donné son nom à tout ce qu'ils avaient de meilleur : au génie et à l'amour. 

Où sont les cheminées d'autrefois et les bûches de Noël et les chenêts de fer forgé ? Étonnez-vous que la famille se dissolve : nous n'avons plus de foyers... Et votre électricité a chassé de nos demeures le charme des nuits d'hiver.. ! Souvenez-vous : aux vieilles maisons de jadis, le soir tombant donnait un mystère infini. Les chambres s'agrandissaient ; les couloirs devenaient noirs comme des tombes ; l'on croyait voir errer les ombres des ancêtres qui revenaient. L'enfant craintif, la gorge un peu serrée et le cœur battant plus vite, s'initiait à la pensée de l'au-delà. Ainsi, l'âme voit plus de choses, lorsque les yeux ne voient plus rien. Pauvre petit, envahi de pressentiments trop vrais, il s'inquiétait de se sentir si misérable, être éphémère, perdu dans l'immensité des temps, précédé de la multitude de tous ceux qui ne sont plus... Par cette crainte religieuse, il s'élevait à la sagesse. Humblement, il se serrait au bras des « grandes personnes », de celles « qui vont dans le noir », sans trembler. Il les en aimait davantage, les enviait, prenait une haute idée du courage des gens âgés. 

Mais les marmots d'aujourd'hui habitent des appartements « munis du confort moderne » : eau, gaz, électricité. Quand la nuit vient, sans sourciller, ils tournent les commutateurs. Aussi vivent-ils dans une lumière perpétuelle qui leur fait perdre jusqu'à la notion du noir, des demi- teintes, des transitions, des hésitations, des effrois respectueux, des défiances de soi-même. Dispensateurs omnipotents du jour et de la nuit, toute leur petite personne est pleine d'une insupportable suffisance6. 

Mais toujours, en dépit de l'abandon dés plus gracieuses causeries, des fêtes d'imagination qu'il se donne et qu'il nous donne, l'idée dominatrice revient. Les divertissements qu'il nous propose; pour nous détendre l'esprit ne nous deviennent jamais des divertissements au sens de Pascal, des moyens d'oublier le sens tragique de la vie. 

Avez-vous jamais remarqué avec quelle joie reconnaissante un enfant qui fait sa prière, une femme qui lit, ou; n'importe quelle personne qui se trouve seule et oisive, accueille qui les dérange ?

Comment ? Me déranger ?... Mais pas du tout !.. Au contraire... 

[...] Que ces roseaux sont ennuyés d'être des roseaux pensants ! Qu'ils souhaiteraient de devenir simplement de petites flûtes ! 

[...) Oh ! passer une minute, une seule, face à face avec soi ! Il leur semble, à ces gens, qu'ils mourraient. Et c'est un peu vrai, quelque chose mourrait en eux, cette personnalité factice, falote, frivole, insignifiante et légère, cette personnalité déraisonnable qu'ils se composent depuis qu'ils ont jugé de raison. Une forte émotion dérangerait leur bel équilibre. Aimer, même un paysage, c'est se préparer une souffrance. Que cette souffrance soit noble, saine, élève l'âme, il se peut ; mais eux n'en veulent pas. Aimer, c'est se créer des devoirs... S'enthousiasmer, c'est Se livrer pieds et poings liés à l'idéal... Se recueillir, mais c'est risquer de contempler dans sa terrible splendeur l'éternel et poignant problème de la misère et de la grandeur humaine... 

Que ces imprudences sont graves !... Oh ! non, ils ne les commettront pas !... La nature les avait faits pour planer dans les hauteurs ; mais de l'oiseau, ils n'ont gardé que la cervelle, ils se sont rogné les ailes, ils ne veulent que ramper. 

Nous n'avons de vie consciente que cinquante ou soixante ans. C'est peu pour devenir un homme ; c'est beaucoup pour rester enfant. Ils y emploient tout leur art, craignant les pensées et les rides. Ils vont le long de leur route, coudoient la beauté sans la voir, la douleur sans l'accueillir, et cheminent vers la mort avec un bandeau sur les yeux... 

Un jour, sur leur comédie, il faudra que le rideau tombe. Par delà les espaces infinis dont le silence effrayait le grand Pascal, il faudra bien qu'ils entendent la formidable parole qui dira le sens des choses. Et ce sera la récompense de leur long effort enfantin : ils connaîtront ce qui fait le prix de la vie — juste après qu'ils l'auront perdue7. 

Le journalisme — surtout dans cette maison de la Démocratie où l'on improvise tant de choses par des voies peu communes — a des exigences étranges. A deux reprises, il va contraindre le jeune écrivain qu'inspire si aisément Pascal, à dépenser son imagination dans le genre littéraire qui passe pour l'un des plus frivoles : le roman- feuilleton. 

Il se trouve qu'un jour la Démocratie manque de feuilleton pour sa quatrième page. Il lui faut de la prose neuve, intéressante et suivie, — et il lui en faut dans un délai de quarante-huit heures. Henry du Roure accepte cette gageure qui paraît impossible à tenir. Il utilise le délai à faire un plan puis, jour par jour, il remplit ses colonnes. Et le travail ainsi conduit donne l'amusante, la dramatique, la charmante et parfois profond Princesse Alice. 

« Roman à thèse ? se demande l'auteur quelques mois plus tard. Oh ! non. Roman à clefs ? Pas davantage. Roman psychologique ? Il y a trop d'aventures. Roman d'aventures ? Il y a trop psychologie... 

« En vérité, ce livre est inqualifiable. »8 

Peu importait, aux lecteurs de la Démocratie de ne savoir comment le qualifier. Ils lui fi un beau succès... Pouvons-nous comprendre pendant, comment a pu se préparer ce travail d'imagination créatrice ? 

La Princesse Alice, selon la mode du jour, est un roman policier. On y voit les prodiges d'ingéniosité d'un détective amateur de quinze ans, Gabriel, lancé sur la piste d'un anarchiste malgré lui qui se trouvera être son propre frère, le poltron et ridicule Arthur. Si Henry du Roure n'a jamais rencontré Gabriel, assurément il a connu beaucoup de ses semblables, parmi les adolescents qui dévoraient, avant la guerre, les livres de Conan Doyle ou de Maurice Leblanc. Il s'est attaché curieusement à comprendre l'attrait de ces livres et un jour il en a analysé les ingrédients et décomposé les rouages, avec une merveilleuse clarté, dans une de ses causeries littéraires9. L'occasion aidant — et aussi cette « manie des records » qui n'est pas tout à fait éteinte, il a voulu faire aussi bien, ou beaucoup mieux : car, je vous le demande, pourquoi la Démocratie serait-elle inférieure, dans ce genre de littérature, au Matin ? 

Son Gabriel raisonne donc comme Sherlock Holmes, la machine à déduire ; il a de lumineuses intuitions comme Arsène Lupin, le gentleman- cambrioleur, — mais, par surcroît il a un cœur et un cœur délicieux et pur de gamin de quinze ans, amoureux de sa belle-sœur Alice et sincèrement pieux, en dépit de ses accès d'humeur contre l'Imitation. 

Nous sommes au moment des attentats anarchistes, du siège de Sydney-Street et des exploits de Bonnot et de sa bande. L'occasion est bonne pour esquisser et même accuser de quelques traits véridiques la figure d'un révolté par rancune personnelle et folle passion de justice : Charles Dory, — pour dresser aussi la silhouette de quelques-uns de ces civilisés iniques et triomphants comme le banquier Leroy-Lambert, dont la massive assurance semble dire : « Je paie, donc je suis,.. paie, donc je commande, .. Je paie, donc j'ai raison !10 », pour opposer au farouche ou béat égoïsme des uns et des autres la silencieuse, et triste noblesse d'Edouard de Verceil. 

Mais comme un livre de mouvement, d'imprévu, d'ironie ne peut manquer d'être aussi, lorsqu'il vient d'Henry du Roure, un livre de tendresse, de grâce et de chrétienne pitié, tous çes personnages gravitent autour d'une femme, l'exquise princesse Alice, au portrait physique imprécis comme un trop lumineuse apparition mais dans l'âme de laquelle l'auteur semble avoir versé — ou recueilli — ses plus intimes raisons d'espérer en la nature humaine. 

Elle était présente à tout, et à la fois — comment expliquer cela?... absente de tout. 

Elle se prêtait à tout et ne se donnait à rien... 

Son regard se posait sur tout et ne s'attachait à rien... 

Étrangère... Il ne pouvait, jusqu'à présent, la mieux définir. Étrangère, avec l'attrait du mystère et le prestige de la distance, — étrangère avec l'ascendant d'une âme qui se laissait deviner et qui ne se livrait pas11. 

Sans le chercher, et par le seul rayonnement de sa vie intérieure, cette étrangère élève et purifie tous ceux qui s'attachent à elle : Gabriel, dont la tendresse est à la fois enfantine et passionnée, Edouard de Verceil dont la ferveur silencieuse exalte ét maintient la noblesse d'âme, Dory l'anarchiste, dont la passion obscure ira d'abord, par jalousie, jusqu'au crime, mais sera subjuguée enfin et convertie. 

Charles Dory, la princesse Alice : deux symboles, si l'on veut, des forces contraires qui sollicitent notre société troublée et dominent la médiocrité des égoïsmes en lutte. Chez l'un la violence révolutionnaire est faite d'un confus amalgame de rêves de justice, de convoitises et de sauvages haines. L'autre ne consent pas davantage à pactiser avec le monde, non par haine des hommes mais par amour de Dieu, silencieuse rebelle qui n'a horreur que de la laideur et du mal. 

D'un côté l'anarchie qui va à des destructions stériles. De l'autre le christianisme dont l'inflexible et amoureuse douceur transforme lentement les sociétés et ne bouleverse les âmes que pour leur donner la véritable paix. 

La Princesse Alice avait commencé à paraître le 12 janvier 1911. « Au fond, confiait l'auteur à un ami, c'est quelquefois plus sérieux que |ça n'en a l'air. Et même intime.12 » Quelques mois plus tard, et grâce à un tour de force analogue, parut la Petite Lampe13 dont la symbolique et discrète lumière éclairait la conscience d'un députe contemporain. L'humble dévouement et la rigoureuse droiture d'une petite dactylographe faisaient pendant au secret détachement de la grande dame du premier roman. Moins d'invention romanesque et peut-être plus d'observation — mais autant de ces traits saisissants dans lesquels se complairait un moraliste plus prétentieux14. 

Si rapidement qu'ils aient été conçus et exécutés, ces deux feuilletons révèlent avec évidence les dons essentiels du romancier. Non seulement Henry du Roure sait rendre vraisemblables les épisodes communs ou extraordinaires qui s'accumulent dans ces histoires où l'action ne manque pas, non seulement il sait assembler sans alourdir son récit tous les éléments d'intérêt qu'il emprunte aux événements du jour ou aux préoccupations sociales de ses lecteurs, mais il a le don de créer des individus. Il ne réalise pas seulement des arrangements extérieurs plus ou moins heureux, il met en mouvement des personnages dont les actes répondent à une subtile et sûre logique intérieure. « Des marionnettes ! » dit-il quand on lui en parle. Oui, mais il leur a fait dire, sur son petit théâtre, des choses profondes et belles et qui vont jusqu'à l'âme. Oui, mais il leur a donné l'inimitable allure de la vie. 

Ces improvisations, autant que le talent de l'écrivain, révèlent la qualité de son âme. Non seulement par la façon dont il a transformé et comme spiritualisé le genre médiocre qui s'offrait à lui, mais par la façon dont il a accepté d'improviser. 

« Combien d'écrivains, se demande Georges Hoog, le secrétaire de la rédaction de la Démocratie, combien d'écrivains se fussent refusés à accomplir ce périlleux exploit littéraire, de peur d'y compromettre tant soit peu leur « réputation » ! Chez Henry du Roure, ce souci absent... Sa plume était au service de ses idées. Et il savait à quelle discipline oblige ce beau mot « servir ». Telle tâche était utile, urgente : il la faisait, sans plus. Et dans cette mortification, son talent, semble-t-il, au lieu de trouver un appauvrissement, puisait une richesse nouvelle...15 ». 

Notes

1Le bénéfice moral de la crise, dans la Démocratie du 5 novembre 1911. 

2L'idée cocasse du monopole, dans la Démocratie du 5 mars 1914. 

3A l'hôpital, dans la Démocratie du 12 décembre 1912. 

4A Soeur Candide, dans la Démocratie du 8 février 1912. 

5Amour chrétien et volupté païenne, dans la Démocratie du 31 mai 1914. 

6Sur la lumière, dans les Essais et nouvelles, p. 188. 

7 Distractions : la peur de soi-même, dans les Essais et nouvelles, p. 215-216. 

8La Princesse Alice, Préface. 

9De Sherlock Holmes à Arsène Lupin, dans les Essais et nouvelles, p. 245. 

10 La Princesse Alice, p. 68. 

11Princesse Alice, p. 66. 

12Lettre du 20 janvier 1911 

13Publiée ensuite chez Lethielleux. 

14C'est à la même veine qu'il faudrait rattacher le Secret de l'Or qu'Henry du Roure envoya, dès 1913, aux Lectures pour tous. Il essayait alors de gagner sa vie sans grever, par son indemnité vitale, la budget de la Démocratie. — Le roman ne fut publié après la mort de l'auteur, dans les numéros des 1er et 15 avril, 1er et 15 mai 1916. 

15C'est à la même veine qu'il faudrait rattacher le Secret de l'Or qu'Henry du Roure envoya, dès 1913, aux Lectures pour tous. Il essayait alors de gagner sa vie sans grever, par son indemnité vitale, la budget de la Démocratie. — Le roman ne fut publié après la mort de l'auteur, dans les numéros des 1er et 15 avril, 1er et 15 mai 1916.

SOURCE

Léonard Constant, Henry du Roure, Bloud et Gay, Paris, 1917, 238p.